Lettre ouverte à la commission indépendante sur les caribous forestiers et montagnards
Permettez-moi de prendre un recul et de regarder le gros plan de la situation. Pour des gestionnaires industriels régionaux, des caribous, c’est très peu de choses. Pour des bureaux de cadres exécutifs des industries forestières situés dans des grandes villes, les caribous ont encore moins d’importance. Pour le logiciel de gestion d’un groupe d’investisseurs, peut-être à New York ou dans le cloud, les caribous ont peut-être une valeur négative. Pour d’éventuels projets miniers dans la zone en question, la présence d’une espèce en danger de disparition peut être plutôt gênant.

L’exemple du comportement des industries dans leur ensemble nous donne une idée de l’incapacité du modèle en question d’agir autrement ou de changer. Les prix du bois et des matériaux de construction, et donc des habitations et loyers, ont très peu à voir avec les coûts de production. Encore moins, si on compte les subventions qui augmentent le fardeau pénible des contribuables. Les prix des matériaux, maisons et loyers, frisent la capacité critique d’un écart type ou même d’une moyenne de la population, de pouvoir payer pour ces besoins essentiels.
Le système corporatiste, tout comme leurs logiciels de gestion, ne peut voir que le désir érigé en nécessité: de l’accélération de l’augmentation de la croissance du profit et des dividendes des investisseurs. Ce comportement obsessif-compulsif ne peut se permettre aucun seuil émotif, éthique ou moral. Parallèlement, le commerce, la publicité et les média se voient et se croient obligés de ne promouvoir que la cupidité, l’avidité, les désirs et dépendances que la langue anglaise résume par le seul mot: «greed». Dans un tel système politique corporatiste, les gouvernements ne sont que des agences au service des plus hauts niveaux hiérarchiques du système.
Mon but n’est pas de pointer des gens ou de qualifier des individus de «maléfiques». Pris dans des systèmes dysfonctionnels, nos zones de confort deviennent des pièges mortels. Évoluer demande un effort qui peut sembler surhumain mais qui ne l’est pas. C’est plutôt bénéfique et libérateur.
À vous, qui aujourd’hui, représentez les gouvernements et industries, je vous demande de porter ce message à vos supérieurs qui vous envoient:
Votre comportement s’explique difficilement autrement que par la corruption. Ne vous réconfortez pas dans cette collusion avec ceux qui croient avoir le droit de prendre tout ce qu’ils veulent. L’argent excessif que ça vous amène n’achète que des illusions.
La Gaspésie est réelle. La population gaspésienne est réelle. Les caribous sont réels. Les effets de leur présence sur les écosystèmes les plus élevés et sur tous les autres qui en découlent sont réels.
À tous, je dirais que souvent, la population de ce qui devrait encore être Gespe’gewagi a été traitée comme le sont les caribous aujourd’hui. L’invasion européenne, l’exploitation des pêcheurs et des bûcherons, la répression violente des grèves des pêcheurs et des mineurs, la déportation des habitants et fermetures des villages durant les incidents du B.A.E.Q. et de Forillon, la rupture des stocks de poissons, la disparition imminente des chênes, des pins et autres espèces de grande valeur, les dommages à nos cours d’eau, les prix des habitations et des loyers qui ont plus que doublé depuis les quinze dernières années, la réduction de la productivité de notre territoire et notre dépendance accrue aux produits importés, ne sont que des exemples de la détérioration qui continue à sévir.
Il est temps de reconnaître et d’accepter la conclusion que les systèmes dysfonctionnels doivent être remplacés par des systèmes régionaux, démocratiques, équitables et écologiques. Est-ce que nos paysages et nos ressources seraient mieux gérés par les municipalités, coopératives et autres communautés régionaux? Je le crois, malgré l’effort de participation nécessaire et incontournable. Au moins nous en aurions la responsabilité.
Les classes financières, industrielles, commerciales et politiques n’ont plus de crédibilité ni d’autorité morale. C’est maintenant à nous tous de construire les alternatives. Il est temps d’évoluer. Il est temps de faire passer nos propres désirs personnels et surtout les désirs personnels d’une minorité dominante, derrière la volonté collective de rétablir le couvert forestier de nos paysages et territoires, d’en remettre la gestion à la nature et de travailler en dedans de ses limites à elle.
Je crois toujours que la nature est plus généreuse que les banques. Pour nous et pour les caribous.
Bob Eichenberger
Travailleur forestier
J’ajoute ici une lettre de Gérald Tremblay, écrivain impliqué dans la protection des caribous montagnards de la Gaspésie et de son habitat.
Chronique de Gérald Tremblay.
Le caribou de Saint-Léandre :
Le lynx, le coyote, l’ours noir piégés.
Autour du 28 avril 2024, les fonctionnaires du ministère des forêts, de la Faune et des Parcs ont tenté sans succès de capturer ce qu’on a appelé « le caribou de Saint-Léandre ». Le fonctionnaire responsable affirmait que 50% des risques de décès existaient dans ce genre d’intervention. Alors pourquoi ne pas laisser l’animal en liberté ? Il serait retourné vers son territoire de toute façon. Ces supposés professionnels de la faune avaient déjà abattu un ours blanc dans la localité de Rivière Madeleine. Raison : « Nous n’étions pas équipés pour la capture ». Pourtant dans l’Ouest canadien, des dizaines d’ours sont capturées et déplacées pour leur survie.
Un article publié dans Facebook par Gisèle Benoît m’a alerté : peintre animalière, amoureuse de la faune et de la flore gaspésienne, cet artiste est une vulgarisatrice scientifique, auteure et réalisatrice de documentaires sur la vie sauvage. Son travail est reconnu de par le monde. Voici ce qu’elle publiait sur Facebook le 18 mai dernier :
« Nous avons observé des oiseaux et entrevu un lièvre, mais plusieurs espèces adaptées à cet environnement manquaient à l’appel. Aucune trace de la présence d’ours noirs, de lynx, de coyotes ou de renards roux. Rien à voir avec la diversité d’espèces à laquelle je suis habituée au pays du loup! J’ai photographié la cause de ce vide écosystémique… Ce que le panneau du ministère de la Faune du Québec annonce comme étant un dispositif de gestion des populations d’ours noirs et de coyotes est en fait un collet, c’est-à-dire un piège létal qui étrangle, estropie et tue le lynx du Canada, le porc-épic, le veau orignal, etc… aussi bien que l’ours noir et le coyote à qui il est destiné… Il y en a un peu partout dans la réserve faunique des Chic-Chocs et dans le parc national de la Gaspésie ».
Voilà le résultat de ces supposés professionnels de la faune qui ratent complètement leurs cibles dès qu’ils doivent intervenir. Certes le caribou doit être protégé et les mesures en place sont insuffisantes car on limite de plus en plus son territoire et sa nourriture. Il n’est pas surprenant que cette espèce ne puisse fuir les prédateurs dans un environnement aussi limité. C’est alors qu’ils sont piégés par ceux mêmes qui doivent les protéger. Les coupes à blanc, la destruction des sols et de la flore (Voir la figure 2, photo de la machinerie utilisée), ces coupes avec la lourde machinerie chassent les animaux qui doivent se regrouper sur une peau de chagrin. Nous sommes loin du concept des fermes forestières, défendues par Léonard Otis et Bob Eichenburger de Carleton. La faune ailée disparaît graduellement et les autres animaux, considérés comme prédateurs, doivent arpenter le même territoire… Il n’est pas surprenant qu’on décide de les exterminer. Voilà le résultat d’une gestion des écosystèmes qui justifie la destruction de la biodiversité. Pourquoi la science des écologies forestières et de la biodiversité n’est-elle pas plus consultée sur ces interventions malencontreuses de l’homme. Il faut savoir que le Ministère privilégie les coupes à blanc au détriment de l’aire protégée qu’un comité de citoyen tente en vain de faire accepter (400 km 2) par le gouvernement Caquiste. Citation : « L’aire retenue par ce projet de conservation couvre la partie ouest de la chaîne de montagnes des monts Chic-Chocs située au nord-ouest de la péninsule gaspésienne. (Voir figure 3, carte). L’ensemble du territoire de l’aire protégée proposée s’étend sur près de 400 km2 et il est entièrement compris dans la réserve faunique de Matane. Cet été, le Comité de protection des monts Chic-Chics a organisé une importante mobilisation pour que lesdites activités (exploitation forestière, pétrolière ou gazière) soient interdites dans la chaîne de montagnes. Son porte-parole Louis Fradette affichait cependant une joie mesurée lorsque le Mouton Noir l’a contacté : « On peut se réjouir pour ce qui est protégé. Mais ce ne sont que 200 km2, alors qu’on en demandait 400 km2. Autre citation : « Nous nous réjouissons du fait que le gouvernement du Québec reconnaisse l’importance de protéger la biodiversité des monts Chic-Chocs. En tant que comité citoyen qui travaille depuis 14 ans sur ce dossier, nous considérons qu’aujourd’hui, une étape importante est franchie pour la protection du patrimoine naturel régional. Nous sommes prêts à collaborer afin que les limites de la future aire protégée permettent d’inclure l’ensemble des éléments de biodiversité de ce territoire et correspondent au consensus régional. » (Source Gaspésie nouvelle, Médialo, 18 décembre 2020). Pourtant, des doutes subsistent car l’économie forestière prime avant tout sur toutes autres richesses écologiques. C’est ce que répètent les fonctionnaires à micro fermé. Mais que feront ces entreprises lorsqu’il ne restera plus de forêt en Gaspésie ? Ce qui ne devrait plus tarder, au rythme que les machineries avancent, sans tenir compte de la protection des espèces menacées. Ce gouvernement prétend protéger l’environnement… La première règle du ministère de la forêt, et c’est même une loi, c’est de permettre la coupe à blanc sur un plus vaste territoire, peu importe les conséquences pour la faune et le choix des aires protégées. Ce comité d’une aire protégée dans les Chic-Chocs s’est fait répondre que seule l’exploitation forestière demeurait LA priorité et que, même si une aire protégée venait à prendre racine, les coupes pouvaient revenir au moment que les entreprises le demanderaient. « Si l’on pense souvent au caribou montagnard lorsqu’on évoque les Chic-Chocs, d’autres espèces menacées fréquentent cette chaîne, comme la grive Bicknell et l’aigle royal. Une partie de leur habitat pourra encore être rasée à blanc. Il y a seulement quatre couples d’aigles royaux sur ce territoire, soutient Louis Fradette. Deux nids sont protégés. Pourquoi on abandonne les autres ? Présentement, il a des coupes forestières à proximité de ces nids ! »
Voici une autre citation prise dans Facebook, un des liens sensibles pour les citoyens :
Mais c’est ça la « nouvelle » façon de protéger le caribou forestier de la Gaspésie !!?? En tuant tout le reste de l’écosystème qui l’entoure ?? Mais qui sont ces gens qui n’écoutent rien ni personne et qui détruisent sans fin en disant qu’ils feront mieux que leurs prédécesseurs!! Ça en désespérant…
Citation de Julie Boulanger.
À la suite de la nomination du nouveau conseil des ministres, les Secteurs de la faune et des parcs relèvent du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. Les contenus sont présentement en cours de transfert vers Québec.ca.
La mission du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs est de protéger l’environnement, d’assurer la conservation et la mise en valeur de la biodiversité et de jouer un rôle clé dans la transition climatique, dans une perspective durable, afin de contribuer aux enjeux prioritaires de la société québécoise.
Qu’en pensez-vous ?
La mission n’est-elle pas, encore une fois, diluée en peau de chagrin ?
Gérald Tremblay
Écrivain de Saint-Léandre.
